Joyeuse révolution

La terre contourne encore et toujours son astre.
Une nouvelle année commence, et son lot de périples déjà organisés à l'avance. Longtemps à l'avance. Une espèce de névrose qui permet à la fois de s'échapper de son quotidien et à la fois de s'évader en avance. Après l'inspiration, la destination. L'information, puis l'organisation. Le vécu, l'action, et enfin la rédaction, pour se souvenir, ressentir, une nouvelle fois. Et repartir. Plus les années passent, plus mon idéal de vagabondage se ressert et l'exigence s'élève. Une de mes activités favorites consiste à rechercher des destinations et élaborer le contenu du temps supposé, un jour, se dérouler sur place. Je peux y passer des heures, des jours. Entiers. Evidemment, nombre de mes plans n'ont pour l'instant jamais été concrétisés. Faute de temps, faute d'argent, faute de cran ? A vous de voir. Mais toutes restent  sagement mais fermement dans un coin de ma tête, dans l'attente d'une opportunité, d'un trop-plein à vider. Ce fut le cas de la Laponie. Des années rêvées à marcher dans ces contrées vierges à perte de vue se sont évaporées en un nuage de vie d'une dizaine de jours, ô combien intenses. Hier, on me demandait mon "ressenti" sur ce périple, qui était à tout casser ma première grosse rando itinérante, quasiment en autonomie. J'ignore pourquoi, les premières choses qui me sont venues à l'esprit étaient les difficultés rencontrées auxquelles on a du faire face : la pluie, le froid, les moustiques, les pieds trempés, la douleur. Ma compère a judicieusement très vite rééquilibré la balance avec des arguments de poids : la beauté, la rareté, la préciosité, l'unicité. En fait, je crois que ces aspects me semblent si évidemment jouissifs que je ne les mentionne même pas. Bien sûr que c'est magnifique, mais que dire de plus ? Ou plutôt comment le dire ? Comment convaincre que ce qu'on reçoit en retour, à plus ou moins long terme, vaut le prix de l'effort. Un prix indénombrable. Comment ne pas déformer la réalité ? Prendre une photo, faire un film, narrer une scène ne sont que des médias limités d'une expérience inédite dont seul l'acteur principal peut comprendre la teneur. Aussi doué soit-il, il ne donnera à son interlocuteur qu'une vision restreinte de la réalité. Aussi belles soient les images, aussi justes soient les mots, rien ne peut retranscrire l'entiereté d'un instant de vie, quel qu'il soit. C'est ainsi que je ne sais jamais trop quoi dire quand on me demande "c'était comment ?"

Qu'est-ce qui peut motiver un être à marcher pendant des jours et ne faire que ça ? C'est une question aussi légitime que se demander ce qui peut motiver un être à resté allongé sur du sable pendant des jours, ou encore à faire la fête tous les soirs avec des inconnus. J'imagine que ceux qui optent pour les-dites deux options sont poussés par quelque chose qui les motivent et les confortent dans l'idée que cela les rendra heureux. Je n'ai pas leur secret. Aussi bien que je me demande ce qu'ils trouvent à ces loisirs, je suppose qu'on peut ne pas comprendre l'intérêt de marcher avec 15 kilos sur le dos, sans confort, dans un froid et une humidité potentiels, voire certains. D'ailleurs, à la lecture de mes articles de rando, j'ai souvent deux retours : "ça avait l'air vraiment beau" et / ou "t'as du en baver, à te lire on se demande comment tu as pu y prendre plaisir". Les deux sont probablement vrais. Mais le but du récit n'est pas de vendre une destination. Oui, il y a une part d'inconfort, de douleur, de difficulté. Mais l'inconfort, la douleur et la difficulté font partir d'un tout jouissif. L'accumulation des kilomètres est comme l’appât du gain : plus on en a au compteur, plus on en veut. Plus on accumule, plus on est heureux, et pourtant sans aucune finalité. Marcher sans autre but que d'avancer dans un terrain sauvage, aller d'un point A à un point B, sans technologie, portant sa propre nourriture et son propre abri, être totalement indépendant de tout et de tout le monde. Ça n'a pas véritablement de sens, contrairement à un pélerinage, par exemple. Juste une obsession. Marcher. Marcher, marcher, marcher. Cette sensation d'avancer, d'évoluer, de progresser. Continuer en toute condition, surpasser la douleur, la fatigue et le climat, oui, ça a quelque chose de plaisant. En un sens, j'arrive à comprendre les alpinistes et leur amour maladif des sommets qui les conduit à prendre des risques mortels. Je n'ai pas grande expérience en randonnée itinérante mais le peu qu'il m'est été donné de vivre confirme mes expectatives et me rend avide de solitude et d'espaces vierges à arpenter dans la simplicité la plus totale. Des épisodes éphémères, un pourcentage minime dans une vie mais qui console, parfois.

Pour ça, marcher dans un terrain vaste se place même niveau que la musique, ma deuxième passion, à savoir être capable de générer des sentiments et émotions indicibles - je pèse mes mots. Des choses qu'on ne peut simplement pas traduire avec tout le vocabulaire et l'éloquence du monde. C'est à la fois troublant et frustrant, de ne pouvoir mettre de mots suffisamment forts ou justes à quelque chose, qu'elle soit paysage ou notes de musique. Mon plus bel exemple est celui du 13 juillet 2017, pendant une randonnée itinérante, seule, au pied du Thabor.

"Il est difficile de retranscrire ce que je ressens à ce moment là. Un genre de quiétude, de sérénité et d'apaisement que j'ai pas ressenti depuis très longtemps, et que très très peu de choses peuvent me procurer. Je suis ici, seule, dans un décor paradisiaque, sans un bruit. Le soleil me réchauffe, je suis loin de tout, de tout le monde. Le temps n'a aucune sorte d'importance. C'est quoi le temps, finalement ? Une invention humaine qui permet de concrétiser la dégénérescence des cellules et d'organiser sa façon de vivre. Mais ici, le temps n'a aucune valeur. Il n'est pas palpable, il est peu mesurable, il n'a pas d'importance. Les marmottes ne comptent pas les secondes, ni les heures. L'eau coule sans limite. Le vent souffle à sa guise. Je me trouve dans un état presque spirituel où rien ne me manque, alors même que je ne me suis pas lavée décemment depuis trois jours, que le sol est dur et les nuits glaciales, que j'ai les yeux éclatés et les lèvres desséchées, que je ne mange presque rien, et que je suis enfermée dans un mutisme et une solitude quasi permanents. Pourtant, je me sens plus libérée que je ne me suis sentie pendant un an, facilement. Aucune question ne vient perturber cet état, aucune angoisse, aucune préoccupation, même pas l'ennui de ne "rien" faire. J'existe et les simples faits d'exister, de vivre, et de respirer m'apaisent. Il est très rare pour moi de ressentir cet espèce de joie de vivre en soi, sans raison. Même pas du bonheur, à proprement parler, mais une profonde simplicité. Un retour à l'essentiel, à la pureté, à la liberté. Free spirit. Un peu comme ce sentiment que je ressens à l'écoute de certaines musiques, comme le Paris Concert de Keith Jarrett. Ce truc inexplicable avec des mots mais qui fait tant de bien à l'âme.
[...] J'aimerais que le temps s'arrête. J'aimerais rester comme ça, ici, pour toute ma vie. J'aimerais me sentir aussi pure et apaisée pour le restant de mes jours. Mais je sais qu'une fois à Paris, une fois devant ma télé, une fois devant mes élèves, rien ne sera plus pareil. Peut-être que ce lac, ce souvenir, me fera l'effet de ce concert de Keith Jarrett qui m'apaise comme aucune autre musique. Peut-être que le souvenir de ce que j'ai ressenti pourrait suffir à le ressentir à nouveau ? J'en doute. Mais j'espère."

C'est drôle. Il y a quelques jours, j'ai repensé à cet instant précis, et je me suis souvenue si bien de ce que j'avais ressenti que j'ai presque pu le ressentir à nouveau. J'ai esquissé un sourire nostalgique et mon estomac s'est dénoué de tout. J'avais oublié avoir décrit précisément cet espoir qu'on puisse revivre par le souvenir. Apparemment, ça marche, parfois.

Quelque soit votre vecteur de bonheur, aussi présent et intense possible soit-il tout au long des douze mois que composent cette nouvelle révolution de la Terre autour du soleil.

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